A propos de l’affaire Weinstein et pour en finir avec le syndrome du « Elle n’avait qu’à porter plainte »

A propos de l’affaire Weinstein et pour en finir avec le syndrome du « Elle n’avait qu’à porter plainte »

Alors que le cas Weinstein défraye la chronique et apporte dans son sillage son lot de scandales, d’articles d’analyses sociologiques redondants et de commentaires effarants, Nuit Debout Nantes a pris la décision de vous parler de sexisme et de féminisme, dans le but de vous fournir quelques clés de compréhension. Il n’est pas aisé d’aborder le sujet des oppressions systémiques ordinaires, et nous n’allons ici vous livrer que les analyses et le point de vue issu de certaines observations et réflexions que nous avons pu avoir. Si Nuit Debout Nantes affiche clairement son soutien aux luttes contre toute forme d’oppression, elle ne prétend nullement détenir la vérité sur ces sujets. Nous reconnaissons donc totalement qu’il puisse y avoir des erreurs dans cet article, qui ne reflète que l’endroit où nous sommes arrivé.es dans notre travail sur le sujet.
 

#USTOO

 
Depuis plusieurs jours une « crise » générale secoue le monde masculin suite à la révélation des harcèlements et agressions sexuelles diverses qui se cachent sous le glamour du star-system américain. La parole des femmes s’en trouvant en partie libérée, récemment le hashtag MeToo était pensé pour permettre aux gens de prendre conscience de l’étendue du problème. Et avec, vinrent les sempiternelles accusations, les éternelles excuses : « mais si c’était si affreux, elles n’avaient qu’à porter plainte immédiatement ! »
 
 
Outre le fait qu’il n’y a pas à donner son avis sur les expériences difficiles et douloureuses d’autrui, ainsi qu’on le ferait sur le repas de midi ou le temps qu’il fait, dire « elle n’avait qu’à porter plainte » est aussi absurde que de dire à chaque personne employé.e qui a des problèmes avec son employeur/euse « tu n’as qu’à démissionner ». Ou encore de vous répondre le jour où vous avez des problèmes avec vos voisin.es ou votre appartement « tu n’as qu’à déménager ».
Dire « elle n’avait qu’à porter plainte », revient à considérer les agressions sexuelles comme un problème strictement entre agresseur et victime. Cela revient à ignorer toutes les fois où notre collègue a pu nous confier qu’elle était mal à l’aise à cause d’un autre de nos collègues, et nous avons haussé les épaules parce que nous pensions qu’elle exagérait car notre autre collègue, nous le connaissons, ce n’est pas un mauvais bougre. Cela revient à ignorer toutes les fois où nous avons vu dans le journal qu’une fille avait été agressée, et nous n’avons pas vu de problème avec l’article qui précisait qu’il faut quand même savoir «qu’elle s’était rendue à une soirée toute seule en mini-robe ». C’est ignorer toutes les fois où nous avons vu une femme se faire harceler dans le métro, et que nous avons détourné les yeux car après tout cela ne nous concernait pas, et puis nous ne pouvions nous permettre de nous mêler des problèmes d’autrui car cela allait nous mettre en retard au travail. Et puis la police est là pour ça non ? C’est oublier que nous avons répondu à une amie qui essayait de nous dire qu’elle s’était fait harcelée par quelqu’un « oui mais es-tu sûre de ce que tu dis ? Peut-être que tu as mal compris ses intentions ? » A partir de là, la victime n’a « plus qu’à » faire une seule chose : se taire.
Bien sûr nous pourrions aussi parler longuement des difficultés rencontrées par les femmes pour porter plainte auprès de policiers souvent méprisants et incrédules, du faible pourcentage du nombre de plainte qui débouchent sur quelque chose, des procès de la honte faits aux victimes par des juges qui sympathisent avec l’agresseur et remettent en cause la légitimité de la parole de la victime.
 
Cependant, nous allons plutôt essayer d’expliquer d’où vient ce syndrome du « elle n’avait qu’à… ». Le sexisme (et donc ce qui en découle en terme d’agressions, viols, harcèlements… ) ne peut nullement se cantonner dans une définition juridique et politique. L’égalité des droits, l’égalité des salaires comble une incohérence démocratique, mais n’est pas en soi une réponse à la lutte contre le sexisme. Le sexisme, c’est d’abord un ensemble d’attitudes, une mentalité, une construction. Afin de mieux le comprendre, nous sommes allé.es écouter les discours féministes, et avons tenté d’en restituer ici ce que nous en avons appris.
Le sexisme est une forme d’oppression systémique ordinaire : c’est-à-dire qu’il fait partie intégrante de la société française, de la manière dont elle se voit, se développe, et fonctionne. Par conséquent le sexisme, ce n’est pas juste clamer haut et fort que la femme est inférieure à l’homme, mais traduire cette pensée dans ses attitudes et discours, la plupart du temps inconsciemment. C’est par exemple ne pas se poser la question que les héros de films ou de livres sont majoritairement masculins, tandis que les personnages féminins forts, quand il y en a, sont cantonnés au rôle d’appui, voire de faire-valoir. C’est passer 20 fois devant la même publicité mettant en scène la femme-objet et ne pas voir en quoi ça pose problème, et ne pas l’enseigner à nos enfants et à nos proches. C’est instinctivement avoir plus d’attention et d’intérêt pour la parole masculine que pour la parole féminine, et en remettre systématiquement en cause la légitimité. C’est penser que notre interprétation des choses est forcément la bonne car nous sommes fondamentalement quelqu’un de bien, malgré le fait que la personne en face nous dise que nos comportements la mettent mal à l’aise. La société française a le sexisme chevillé au corps, parce qu’elle fonctionne sur la base d’un système d’oppressions qui se décline à plusieurs niveaux (oppression de classe, sexisme, racisme…). Par conséquent, il faut se faire à l’idée que nous avons tous.tes une forme d’oppression chez nous, car c’est ce qui fonde la façon dont nous vivons.
 
 
Nous vous livrons ici quelques travaux que nous avons effectué sur des termes que l’on rencontre régulièrement dans les milieux militants féministes :
  • « Manterrupting » : cette habitude qu’ont les hommes d’interrompre les femmes en réunion, assemblée, conférence, est d’autant plus gênante, que la plupart des hommes ne s’en rendent même pas compte. L’effet en est une monopolisation de la parole et du « devant de la scène » par les hommes, qui débouche par une non-reconnaissance du travail des femmes, et souvent malheureusement, un abandon de l’envie de le faire reconnaître par les concernées.
  • « Concerné.e/non-concerné. » : en matière d’oppression, il convient de distinguer les personnes concernées par ces oppressions, qui donc les subissent, et les personnes non-concernées (qui ne les subissent pas et donc ne peuvent logiquement pas en parler, car n’ayant pas les connaissances pour ça). La parole est malheureusement souvent monopolisée par les non-concernées, qui y vont joyeusement de leur avis, avis qui ne peut en aucun cas traduire ce que vivent les personnes concernées, et n’a aucune légitimité pour le faire. C’est comme si une personne lambda s’avisait de parler à votre place de la douleur que vous devez avoir de perdre un être proche, alors que si quelqu’un doit en parler c’est bien vous.
  • « Mansplaining » : désigne la situation où un homme (en anglais man) se croit en devoir d’expliquer (en anglais explain) à une femme quelque chose qu’elle sait déjà, généralement de façon paternaliste ou condescendante (Wikipédia, on est allé.es au plus rapide). Vous vous rappelez ce que nous vous disions à propos de cette tendance qu’ont souvent les hommes à monopoliser la parole ? Hé bien c’est plus ou moins ça, le mansplaining souvent est le fruit d’une certaine prise de conscience chez les hommes des thématiques féministes, mais non-accompagné d’une profonde remise en question. En gros, le sexisme, c’est les autres. Pour reprendre l’exemple au-dessus, pour le coup la personne lambda ne se contente plus de dire à autrui à votre place à quel point c’est dur de perdre un proche, mais vous explique à vous doctement ce que c’est que de perdre un proche, alors même que c’est vous qui le vivez.
  • « Male Tears » : prendre conscience de sa place d’oppresseur dans la société est rarement une découverte agréable, car cela attaque l’image que nous avons de nous-même (avouons-le nous sommes très peu à nous regarder dans un miroir et à penser que oui, nous sommes de vrai.es malveillant.es et nous en sommes fier.ères). Par conséquent la réaction la plus fréquente est le déni, et les tentatives de déculpabilisation, en retournant la situation. Ce n’est pas nous le problème, ce sont les femmes qui ne nous comprennent pas, qui voient le mal partout, tandis que nous ne sommes qu’une pauvre victime de la misandrie ordinaire. Là en gros, la personne lambda vous fait remarquer à quel point vos remarques la blessent et à quel point c’est dur pour elle lorsqu’enfin vous décidez de lui faire remarquer que ce n’est pas à elle de parler de la douleur de la perte de votre proche.
  • « Allié.es » : pour finir sur une note positive, le terme d’allié.es se fonde sur le principe que c’est aux concerné.es de mener leurs luttes comme ils/elles le pensent le mieux, et que les personnes non-concerné.es ont pour rôle de soutenir ces luttes en tant qu’allié.es. C’est un rôle difficile à définir, qui demande de trouver un bon équilibre entre agir et ne pas agir. En règle général le mieux c’est de demander « qu’est-ce que je peux faire pour aider » avant d’agir, vous ne pouvez pas vous tromper avec ça. Un.e allié.e est quelqu’un de sensibilisé.e aux oppressions systémiques ordinaires, et qui donc a conscience que le premier combat commence par soi-même : identifier son propre rôle dans le maintien et le fonctionnement de l’oppression, et adapter son comportement en conséquence, est la base du rôle d’allié.e. Un.e allié.e n’est donc pas un.e chevalier/ère blanc.he de la justice, dérivé du syndrome du sauveur et donc d’un comportement de dominant.e (vous verrez souvent sur les groupes féministes la phrase « tu veux un cookie ? »). Cela signifie qu’un allié.e ne prend pas ce rôle pour son bénéfice personnel (que ce soit son image de lui/elle-même ou la fin de son sentiment de culpabilité) mais bien par choix politique réfléchi.
Voici donc la fin de notre article, et la conclusion : rappelons-nous toujours, que l’oppresseur/euse, ce n’est pas « évidemment » l’autre, ça peut tout à fait être “nous aussi”.

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